Une mini histoire
Le chocolat de Günter
Insoucients dans l’innocence de nos dix ans, Jérôme et moi jouions sans imaginer
cet ailleurs si inquiétant, si lointain.
Oh ! bien-sûr, on en avait entendu parler de la guerre, du front, des allemands…
Beaucoup d’hommes de chez nous étaient partis. Nous n’avions plus revu notre père
depuis longtemps et sa dernière lettre datait du mois dernier.
Mais pour nous, les petits marseillais, ce qui caractérisait vraiment « la guerre », c’était le manque de nourriture. Oui, pour les enfants, la guerre, c’était avant tout la faim !
Je me souviens, c’était un jeudi, nous n’étions pas à l’école. Avec les copains, on
s’amusait dans les collines, sur les hauteurs de Marseille d’où l’on pouvait voir la mer.
Pourtant, maman nous l’interdisait, mais on s’amusait tellement ! On oubliait tout,
même les crampes d’estomac. Ce jour là, lorsque nous sommes rentrés, malgré notre
jeunesse et notre naïveté, nous l’avions remarqué : un vent de panique soufflait en plein
cœur de Marseille. Les gens se passaient le message : « les Allemands arrivent ! »
Des blindés avaient été vus se dirigeant vers Marignane. La peur était contagieuse et
maman n’avait pas besoin d’insister pour nous empêcher de sortir. Mon frère et moi
passions des heures le nez collé à la fenêtre. Il ne se passait rien. Les gens avaient
déserté les rues et les rares passants marchaient d’un pas rapide. Nous savions que
des voisins s’étaient barricadés chez eux. Maman, elle, ne voulait pas…
Deux jours passèrent avant l’invasion annoncée. Marseille ne put que subir l’assaut
de ces nouveaux arrivants. Qui aurait pu défendre la ville ?
A partir de là, les choses changèrent vraiment pour nous. Il était difficile
d’échapper à la vigilance des soldats qui nous interdisaient tous déplacements en
dehors de la ville. Pour aller jouer dans les collines, il fallait se cacher, ruser. Un jour,
l’un d’eux tira sur nous. Quelle frousse on a eu ! Malgré le danger, nous refaisions
régulièrement des tentatives car une fois là-bas, plus personne ne pouvait nous voir.
Un soir, maman tomba malade. Je n’avais pas le choix, il fallait que j’aille faire la
queue à sa place le lendemain à l’aube, sinon, nous n’aurions pas eu de pain.
Jérôme me fit promettre de l’emmener. Je n’oubliais pas de croiser mes doigts
dans le dos. Il était trop petit ! J’eus si peur de ne pas me réveiller à temps, que
je passais une nuit blanche. Vers quatre heures et demi, je décidai de m’habiller.
Quelle ne fut pas ma surprise de voir mon frère debout. Il m’avait entendu et
c’est en baillant qu’il me suppliait de l’emmener. Je fis chauffer un peu de lait et
une demi-heure plus tard, nous étions dans la rue. Il n’y avait personne. Nous
nous donnions la main pour nous réconforter et avoir plus chaud. Soudain, un
jeune allemand nous interpella. Nous n’osions plus bouger. Je réussis à lui
expliquer que nous allions faire la queue pour acheter du pain tandis que mon
frère pleurnichait. Le soldat nous posa une question en allemand, mais, d’une
voix très douce, tout en sortant de sa poche deux carrés de chocolat. Il nous
les offrit. Nous n’osions prendre cette friandise dont nous n’étions plus
certains de nous souvenir du goût, il nous dit ainsi :
« A la maisson, chai deux karssons comme fous… »
Il mit le chocolat dans notre poche et il partit en nous faisant un signe de la main.
Alors, tous les jeudis, nous allions chercher le pain et, chaque fois que l’on rencontrait
notre ami Guntër. Il avait toujours quelque chose pour nous.
J'espère que cette histoire vous a plu....
La pensée du jour:
" Les mots ne sont pas assez nombreux pour courir aussi vite que la guerre"
Jean Marie Gustave Le Clézio